🦄 Licorne XL

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Chapitre 1 — La clairière argentée

Dans une clairière baignée d'une lumière nacrée, la licorne Aelinor trottait sans bruit sur la mousse humide. Les fougères, chargées de gouttes de rosée, s'écartaient à son passage comme par révérence. Au loin, une cascade murmurait des secrets à la roche, et les oiseaux du matin tissaient leurs premières mélodies dans la canopée. Aelinor connaissait chaque arbre, chaque pierre, chaque ruisseau de la forêt d'Eldoria. Elle y était née, elle y avait grandi, et elle savait que c'était là qu'elle veillerait jusqu'à la fin de ses jours sur l'équilibre fragile du royaume.

Son pelage scintillait d'un blanc presque bleuté, parsemé d'infimes paillettes qui captaient la lumière du jour comme autant d'étoiles tombées. Sa corne, longue et torsadée, vibrait doucement lorsqu'une présence magique approchait. Ce matin-là, elle vibrait, justement. Aelinor leva la tête, narines frémissantes, et huma l'air. Quelque chose d'inhabituel flottait entre les troncs centenaires — un parfum d'orage et de cendre, mêlé à une note plus douce, presque familière.

Elle reprit sa marche, plus prudente cette fois, vers le cœur de la forêt. Là où les arbres se rapprochaient au point de ne plus laisser passer qu'un mince filet de jour, là où le silence devenait dense comme un coussin de velours. C'était l'endroit que les anciens appelaient « le Seuil ». Aucun mortel n'y était entré depuis trois siècles, et Aelinor elle-même n'y venait que rarement, par devoir, jamais par envie.

Chapitre 2 — L'étranger

Devant le Seuil, un homme se tenait debout, immobile, le regard perdu dans l'entrelacs des branches. Sa cape, autrefois bleue, était maintenant d'un gris poussiéreux. Une besace en cuir pendait à son flanc, gonflée d'objets indistincts. Il n'avait pas d'arme apparente — un fait rare chez les voyageurs qui s'aventuraient jusqu'ici — et son visage portait les marques d'une longue route : barbe naissante, joues creuses, yeux cernés mais vifs.

Aelinor s'avança sans bruit. L'homme tourna lentement la tête vers elle, et au lieu de la stupéfaction qu'elle attendait, elle lut sur ses traits une forme de soulagement, presque de joie tranquille. Il s'inclina, profondément, comme s'il saluait une reine.

« Aelinor de la Clairière, » dit-il d'une voix grave et posée, « je suis venu de très loin pour vous demander votre aide. Mon nom est Corwin, et le royaume d'à-côté, celui des hommes, est sur le point de basculer dans une nuit dont il ne se relèvera pas. »

La licorne resta silencieuse. Elle savait que les mots, dans la bouche des hommes, sont rarement aussi simples qu'ils en ont l'air. Mais quelque chose, dans la voix de Corwin, ne mentait pas.

Chapitre 3 — Le pacte fragile

Ils marchèrent ensemble jusqu'à un petit étang où la lumière du soleil, filtrée par les feuilles, dessinait des motifs mouvants sur l'eau. Corwin s'assit sur une pierre plate, sortit un quignon de pain dur de sa besace et se mit à le rompre lentement. Aelinor s'approcha pour boire.

« La cour de Valoria, » commença Corwin, « est tombée aux mains d'un conseiller que personne n'a vu venir. Il s'appelle Mordreth, et depuis qu'il a gagné l'oreille du roi, les lois changent, les vieilles familles disparaissent, et les mages — ceux qui restent — n'osent plus parler. J'étais bibliothécaire au palais. J'ai vu des manuscrits brûler, des serments anciens piétinés. J'ai fui avant qu'on ne vienne aussi me chercher. »

« Pourquoi venir ici ? » demanda enfin la licorne, et sa voix, dans l'esprit de Corwin, sonnait comme une cloche cristalline qu'il n'avait jamais entendue.

« Parce que dans les manuscrits que Mordreth n'a pas eu le temps de brûler, il y a une mention de vous. Une seule. Et elle dit qu'une licorne d'Eldoria a, autrefois, su défaire un sortilège que personne d'autre n'avait pu rompre. J'ai pensé que si quelqu'un pouvait m'aider à comprendre ce qui se passe vraiment dans mon royaume, c'était vous. »

Chapitre 4 — Le souvenir d'un sortilège

Aelinor laissa le silence s'installer. Le sortilège dont parlait Corwin, elle s'en souvenait. C'était un soir d'hiver, il y a très longtemps, et une jeune sorcière, à demi morte de froid, avait franchi le Seuil en suppliant qu'on l'aide à libérer son village d'une malédiction. La malédiction n'avait pas de nom — elle se contentait de faire taire les gens, peu à peu, jusqu'à ce que tout un bourg vive dans un silence terrifié.

Aelinor avait alors compris que la malédiction n'était pas un sort jeté, mais un sort entretenu : quelqu'un, quelque part, nourrissait la peur des villageois nuit après nuit, et chaque nuit le silence gagnait du terrain. Elle s'était rendue sur place, avait trouvé la source — un objet ancien enfoui sous l'autel du village — et l'avait brisée d'un coup de corne.

« Vous croyez que ce Mordreth utilise quelque chose de semblable ? » demanda-t-elle.

« Je crois qu'il a trouvé quelque chose dans les sous-sols du palais, oui. Une relique. Et que tant qu'elle existe, la cour de Valoria ne pourra plus jamais respirer librement. »

Chapitre 5 — Le départ

Quitter Eldoria n'était pas une décision anodine pour une licorne. La forêt et elle étaient liées — elle puisait sa force dans la sève des grands chênes, dans le chant des rivières, dans le souffle de la mousse. Au-delà du Seuil, elle serait diminuée. Peut-être pas dans l'instant, mais jour après jour, elle sentirait sa magie s'amenuiser comme une chandelle qu'on aurait sortie sous la pluie.

Et pourtant. Elle pensait aux villageois muets, autrefois. Elle pensait à toutes ces voix qui se taisaient maintenant, dans une cour qu'elle ne connaîtrait jamais, à des centaines de lieues d'ici. Elle pensait aussi à Corwin, qui n'avait rien demandé d'autre que d'être entendu.

Au lever du jour suivant, elle dit simplement : « Je viens. » Corwin n'eut pas la force de répondre. Il pleurait, doucement, sans honte.

Chapitre 6 — La route des hommes

Ils marchèrent pendant onze jours. Aelinor refusait que Corwin la monte — ce n'était pas dans ses habitudes, et l'idée lui semblait étrange. Ils traversèrent des landes ventées, des hameaux endormis, une rivière dont les pierres glissaient sous leurs pas. Aelinor dissimulait sa corne sous un voile d'illusion qui lui coûtait un peu plus de magie chaque matin.

Dans les villages, les gens regardaient Corwin avec une méfiance qui n'avait rien de personnel — c'était la méfiance que provoquent les voyageurs lorsque les temps deviennent troubles. Personne ne posait de questions, personne ne proposait l'hospitalité. Ils dormaient à la belle étoile, mangeaient du pain et des baies, et parlaient peu.

Au matin du douzième jour, ils virent au loin les remparts de Valoria : trois rangs de pierre claire entourant une ville qui, autrefois, avait été la plus joyeuse du continent. Aujourd'hui, aucune bannière ne flottait au-dessus des tours. Aucun cri d'enfant ne portait jusqu'à eux.

Chapitre 7 — Le palais silencieux

Entrer dans Valoria fut plus facile que Corwin ne l'avait craint. La garde, distraite, presque amorphe, laissait passer quiconque ne portait pas d'arme. Dans les ruelles, les gens marchaient les yeux baissés. Aux étals, les marchands criaient leurs prix d'une voix sans conviction, comme s'ils savaient à l'avance que personne ne marchanderait.

Aelinor, sous son voile d'illusion, ressemblait à un grand cheval gris d'apparence quelconque. Personne ne lui prêta attention. Personne ne sentit la magie qui rayonnait pourtant d'elle.

Le palais se dressait au centre de la ville. Corwin connaissait une entrée dérobée, par les caves, qu'il avait empruntée mille fois pour aller chercher des manuscrits poussiéreux. Ils s'y glissèrent à la nuit tombée.

Chapitre 8 — La relique

Dans les sous-sols du palais, l'air était plus froid qu'il n'aurait dû l'être. Pas froid comme une cave bien isolée — froid comme un endroit où quelque chose, lentement, aspire la chaleur du monde. Aelinor le sentit immédiatement. Sa corne se mit à vibrer si fort qu'elle dut s'arrêter un instant pour reprendre son souffle.

Corwin la guida jusqu'à une petite pièce au bout d'un couloir étroit. La porte n'était même pas verrouillée. À l'intérieur, sur un piédestal de fer rouillé, reposait un objet à peine plus gros qu'un poing fermé : une sphère opaque, traversée de veines noires qui semblaient bouger lentement, comme des vers sous une peau translucide.

« C'est elle, » souffla Corwin.

Aelinor approcha. Elle ne savait pas si elle aurait la force, après onze jours de route et tant de magie dépensée à se cacher, de briser ce qu'elle avait devant elle. Mais elle pensa, une dernière fois, aux voix tues, aux enfants silencieux, à ce royaume qui n'osait plus respirer. Elle baissa la tête. Elle visa.

Et elle frappa.

Épilogue

Le récit ne dit pas si Aelinor revint un jour dans la clairière argentée. Certains affirment l'avoir aperçue, des années plus tard, au détour d'une vallée embrumée, plus pâle qu'avant mais toujours debout. D'autres jurent que Corwin, devenu chancelier d'un royaume reconstruit, fait fleurir chaque printemps un parterre de lis blancs en mémoire d'une amie qu'il n'a jamais oubliée.

Quant à la sphère, ses fragments furent dispersés aux quatre vents, et personne, depuis, n'a osé prononcer le nom de Mordreth à voix haute.